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Jeunes et réseaux sociaux : l’interdiction fait débat chez les chercheurs

Faut-il interdire les réseaux sociaux aux enfants et aux adolescents? Appliquée en Australie, envisagée en France et au Royaume-Uni, la mesure divise les chercheurs: certains la jugent nécessaire face à une menace majeure pour la santé mentale, d'autres défendent une approche plus nuancée.

"Restreindre l'accès des jeunes adolescents aux réseaux sociaux, c'est un pari qui vaut le coup", estime auprès de l'AFP le chercheur australien Michael Noetel.

Depuis décembre, les Australiens de moins de 16 ans n'ont plus accès aux principaux réseaux (Facebook, TikTok, Instagram, etc.) et à d'autres sites internet communautaires comme YouTube et Reddit.

La France compte faire pareil pour les moins de 15 ans, avec plusieurs textes dans les semaines à venir, dont l'un porté par le président Macron. Et le Premier ministre britannique, Keir Starmer, a affirmé lundi que son gouvernement "n'écart(ait) aucune option", y compris une interdiction aux moins de 16 ans.

En cause, les risques multiples associés aux réseaux: harcèlement, algorithmes favorisant la comparaison permanente, exposition à des contenus violents ou sexuels, etc.

Depuis plusieurs années, la recherche s'est emparée du sujet. Un livre du psychologue américain Jonathan Haidt, paru en 2024 et vendu à des millions d'exemplaires, a notamment exercé une forte influence politique.

Il y défend l'idée que les smartphones, et en particulier les réseaux sociaux, sont la cause première de la dégradation de la santé mentale des jeunes depuis les années 2000: c'est la "Génération anxieuse", titre de son ouvrage.

Signe de cette influence, M. Haidt, qui n'a pas pu s'entretenir avec l'AFP faute de disponibilité, a été cité par les responsables australiens, puis reçu au printemps 2025 par Emmanuel Macron.

Il a également été sollicité par des représentants du gouvernement britannique, a écrit la semaine dernière le journal The Guardian.

Son livre reste controversé. Dès sa sortie, la revue Nature publiait une critique de la psychologue américaine Candice Odgers, dénonçant une thèse simpliste qui occulterait notamment les facteurs économiques du mal-être des jeunes.

Deux ans plus tard, un relatif consensus se dessine néanmoins sur les effets toxiques des réseaux sociaux, en particulier chez les filles, même si un débat perdure sur l'ampleur du phénomène.

En France, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a ainsi conclu en janvier, sur la base de 1.000 études, que les réseaux sociaux, sans être les seuls responsables, avaient de nombreux effets délétères sur les adolescents. Elle préconise d'agir sur les algorithmes pour que les mineurs n'accèdent qu'à "des réseaux sociaux conçus et paramétrés pour protéger leur santé".

- Cercle vicieux -

Malgré des affirmations trop catégoriques, M. Haidt "a attiré l'attention sur un véritable problème", estime Michael Noetel, qui reproche à ses adversaires d'exiger un niveau irréaliste de preuves.

M. Noetel a lui-même supervisé une vaste étude, parue en 2025 dans la revue Psychological Bulletin et compilant une centaine de travaux mondiaux, pour analyser les liens entre écrans et troubles psychologiques et émotionnels chez les mineurs.

Ses conclusions suggèrent un cercle vicieux: une fréquentation excessive des écrans, en particulier des réseaux sociaux et des jeux vidéo, a des effets négatifs et le mal-être peut en retour favoriser un recours accru aux écrans.

D'autres chercheurs se montrent toutefois sceptiques face à une interdiction généralisée.

"Des restrictions excessives peuvent être aussi problématiques qu'un usage excessif et cela dépend de l'âge et du sexe", souligne auprès de l'AFP le chercheur australien Ben Singh.

Dans une récente étude du JAMA Pediatrics menée auprès d'environ 100.000 jeunes Australiens, M. Singh observe qu'un temps élevé passé sur les réseaux est associé à un moins bon état mental tout comme en cas d'abstinence totale.

L'hypothèse des chercheurs est que les réseaux peuvent, dans une certaine mesure, jouer un rôle positif de socialisation et donc limiter l'isolement, notamment chez les garçons.

Le scepticisme à l'égard d'une interdiction généralisée s'exprime aussi chez certaines personnalités, comme le psychiatre français Serge Tisseron.

"Les réseaux sociaux sont effroyablement toxiques", estime-t-il, appelant à une régulation ambitieuse.

Mais une interdiction générale, redoute-t-il, risquerait d'être facilement contournée par les adolescents, tout en déresponsabilisant les parents et en laissant entière la question de l'éducation au numérique.

"Le débat s'est beaucoup polarisé ces dernières années entre une interdiction pure et simple ou rien du tout", regrette-t-il, pointant dudoigt un paradoxe: "C'est exactement la logique des réseaux sociaux: soit tout pour, soit tout contre".

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